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joseph losey

  • The Servant

    Inversions des reflets

    THE SERVANT (1963) – Joseph Losey

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    Après l’admirable Monsieur Klein et le fascinant Accident, voici un nouveau film de Joseph Losey, probablement l’un de ses plus troublants. Le trouble et la fascination marquent en effet l’univers de ce cinéaste, souvent à travers des histoires étranges, où se jouent l’attirance et la répulsion entre les êtres, finalement gagnés par leur impression d’oppression. The Servant raconte la relation ambigüe entre un jeune homme aristocrate plein d’ambition, Tony, et son domestique Hugo Barrett, vraie perle rare de discrétion et d’élégance. Cependant, celui-ci va rapidement inquiéter la fiancée sceptique de Tony, qui le trouve quelque peu louche dans ses manières d’agir.

    servant.jpgEn effet, le huis-clos présent presque tout au long du film vise à exprimer la sympathie, puis la fascination qu’exerce Hugo sur Tony, se transformant progressivement en véritable dépendance. Les deux hommes sont diamétralement opposés, physiquement et caractériellement. Tony, grand blond athlétique, est naïf, ambitieux, joyeux et d’une franchise irrévocable, tandis qu’Hugo, silhouette austère et trapue, reste discret, effacé et ses véritables intentions cachées.

    Le film débute avec l’arrivée du « Servant » dans la grande demeure aristocrate, alors vide. Hugo déambule dans ce domaine qui ne lui appartient pas, semblant vouloir se familier avec sa future propriété, jusqu’à ce qu’il aperçoive Tony. Celui-ci, étendu nonchalamment dans une chaise dans un sommeil profond, un verre d’alcool à portée de main, ne donne pas l’idée d’un « maître ». Un fort plan en légère contre-plongée, avec le visage endormi de Tony en amorce, souligne la domination d’Hugo, austère, le contemplant avec ironie, voire mépris. Ce plan, par la position des personnages, inverse le rapport maître-domestique : Hugo, très droit dans son manteau épais, impose le respect face à Tony, nonchalamment endormi. Mais dès que le jeune homme se réveille, il retrouve aisément sa position et n’hésite pas à assurer son pouvoir. Une simple relation maître-domestique s’établit dans une première partie, étoffant encore plus le mystère du personnage d’Hugo. Pour ce faire, son ambiguïté constante se traduit par ses apparitions et disparitions soudaines, notamment lors des visites de la fiancée. Hugo apparaît toujours pour déranger les moments d’intimité de Tony et sa fiancée, mais n’est jamais présent pour accueillir à temps cette dernière.

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    Le personnage de la « sœur » d’Hugo vient s’ajouter à l’intrigue, brisant le couple formé par les deux hommes. Vera Miles, très délurée et enfantine, séduit Tony par sa candeur apparente, l’éloignant de la société aristocrate (représentée essentiellement par la fiancée).servantfin.jpg

    Lors de la scène finale, les personnages sont entraînés dans une sorte de déchéance luxueuse et ivre, en forte contradiction avec le respect des mœurs anglais de l’époque. Tony devient une loque vulnérable qu’Hugo s’acharne à ridiculiser, perdant toute dignité superflue, tout sens des conventions. Par ailleurs, The Servant peut être considéré comme l’un des films ayant le plus osé briser les tabous de la société anglaise, pourtant si stricte, notamment pour le thème de l’homosexualité. Dans cette fin, on peut y voir un souci de liberté et de dépravation, comme il se retrouve dans d’autres films anglais, comme Victim (Basil Dearden - 1961) ou If… (Lindsay Anderson – 1968).

    Un petit paragraphe pour parler tout de même du caractère homosexuel du film, que j’ai déjà évoqué. En effet, la relation entre le maître et son domestique comporte quelques tendances homosexuelles, mais se traduisant surtout par la fascination qu’exerce le personnage d’Hugo Barrett. Mais leurs rapports sont si contrastés et en permanence sous l’effet de la dominance de l’un ou de l’autre que le thème de l’homosexualité reste dissimulé. Cette ambigüeté constante et troublante fait écho au personnage du domestique, admirablement interprété par Dirk Bogarde.

    19.jpgSous l’apparence du domestique grave et sérieux se dessine petit à petit une figure en fort contraste d’un homme malsain et mesquin. Le visage, à la fois candide par son aspect rondouillet et terrifiant par ses yeux intimidants, de Dirk Bogarde retranscrit ce contraste. L’acteur, par son expression fatiguée et impassible, impose dès le début la part d’opacité de son personnage. Ses regards, cyniques et séducteurs, semblent juger ce maître ou l’amadouer, car il y règne un éclair de plainte. Dans Accident, Dirk Bogarde, en quadragénaire fatigué, amenait aussi une forte ambiguïté à son personnage, mais par un comportement plus hésitant et désireux.

       Face à « Sir » Dirk Bogarde s’oppose l’interprétation beaucoup moins impressionnante de James Fox, au jeu parfois un peu trop mou et peu convaincant. La naïveté du personnage, rajoutée à ce jeu un peu exagéré par moments, renforce encore plus le pathétisme-sûrement voulu- inspiré par Tony face à ce domestique si imposant. Car la maîtrise d’Hugo-Bogarde s’avère plus sévère que celle de Tony-Fox, justifiant le jeu d’acteur inégal. Outre ces deux rôles masculins, les deux seuls rôles féminins s’opposent également, la délurée Vera-Sarah Miles et l’élégante Susan-Wendy Craig, formant ainsi un quatuor équilibré s’enfonçant dans la déchéance, parcourant la demeure à pas feutrés, se croisant ou se cherchant.

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    La mise en scène, admirable, s’appuie sur l’architecture de la demeure aux multiples pièces, souvent par des plans américains organisés jouant sur les ouvertures de porte ou encore sur une profondeur de champ s’étendant sur des amorces de visages en gros plan à des plans d’ensemble en plongée, permettant d’opposer des réactions, de jouer avec la dominance d’un personnage ou de faire jaillir la tension. Le plus mystérieux et efficace restent ces jeux de reflets à travers les multiples miroirs du lieu, symbolisant l’inversion de la réalité, maintenant l’illusion. L’un des personnages garde le contrôle malgré l’apparence du domestique, par exemple…

    servantdouche.jpgL’une des plus curieuses scènes de cette domination reste l’étonnant et terrifiant jeu de cache-cache entre Hugo et Tony. Le domestique, tel un prédateur, s’approche de son maître, angoissé, caché dans la douche. La photographie noir et blanc et les effets d’ombre contribuent à imposer définitivement la terreur sourde précédemment insinuée dans le film et inspirée par Hugo Barrett. Cependant la fascination du film provient justement de ce jeu pervers et du personnage, nous ramenant à cette fameuse tension due au pouvoir des images.

    The Servant est ainsi un chef d’œuvre incontestable de Joseph Losey, cinéaste intriguant et à la filmographie variée, comportant une véritable leçon de mise en scène cinématographique et comptant beaucoup sur la prestation de l’étonnant Dirk Bogarde.

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