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  • Une Nuit à Pompéi

    Un ennui(t) sous les ruines

    UNE NUIT A POMPEI – Alain Jaubert - Folio Gallimard

    Ancré aux alentours du Vésuve, le roman d’Alain Jaubert alterne souvenirs historiques et culturels d’Italie et une fiction érotique au cœur de Pompéi. Celle-ci regroupe trois personnages (un narrateur sexagénaire, une actrice britannique et une archéologue italienne spécialisée dans l’érotisme antique) qui, au cours d’une fête, se prêtent à de multiples « jeux » au travers des rues de la ville antique. Ce sujet semble a priori fidèle au créateur de la série de la série Palettes et de multiples documentaires sur les divers héritages artistiques de l’Histoire. Mais Une nuit à Pompéi s’avère être une mauvaise surprise littéraire.

    L’un des rares points positifs du livre est la connaissance culturelle et historique dont fait preuve Alain Jaubert au travers de ses souvenirs ou de ses lectures sur Pompéi. Cependant, les faits sont souvent exposés dans un style d’écriture classique, tenant plus du documentaire et partageant rarement un point de vue personnel. De même, les nombreuses descriptions visuelles des paysages d’Italie se succèdent telles des photographies, figées dans l’espace et dont la seule animation reste l’afflux de touristes. Alain Jaubert dénonce par ailleurs cette dégradation de l’héritage antique par toute forme de corruption (tourisme, pollution due notamment aux substances illicites). Ce parti pris, pourtant intéressant, reste néanmoins peu exploré (la présence de la Camorra, par exemple, aurait pu se manifester davantage dans les quartiers aussi mouvementés de Naples). Si certains chapitres impressionnent, comme l’épisode des seringues, second revêtement de sol semblant naturel malgré sa dangerosité, l’écrivain capte néanmoins peu d’ambiance dans cette Italie, pourtant chargée de mystères. Il n’insuffle pas ou peu de vie à son tableau et se répand en de longues descriptions répétitives. La dimension informative et culturelle trouve ainsi rapidement ses limites, notamment en raison d’un style d’écriture n’apportant aucune émotion au lecteur, restant banal et froid.

    A l’inverse, le narrateur jouit d’une palette de sensations découvertes durant cette « nuit ». En effet, tout un pan du livre est consacré aux péripéties sexuelles du personnage principal. Dès le chapitre concernant la visite du musée, le lecteur est immergé par un univers au premier abord surprenant, se caractérisant par la prédominance du sexe et ses dérivés sur toute forme d’art (sculptures, gravures, bas-reliefs…). Cependant, cette visite s’avère rapidement agaçante en raison du voyeurisme désagréable du narrateur vis-à-vis de l’archéologue, situant le spectateur à une place qui ne lui procure que le malaise. De plus, ce chapitre, de même que les scènes ultérieures, devient lassant et répétitif, multipliant les synonymes et les positions lascifs.

    Le narrateur, un certain Alain, s’éprend ensuite pour deux jeunes femmes aux attraits semblant le satisfaire. Le trio se lie tout d’abord par les noms, Alain, Marina, Anna Maria, proches de l’anagramme par les nombreuses similitudes dans le choix des lettres. La lettre « a » unifie les trois, pouvant se relier au terme « antique ». L’ambition d’Alain Jaubert est d’ainsi communier ces quatre termes le temps d’une nuit. De même, la durée induit la notion d’un moment éphémère, où toutes les limites sont repoussées. Les trois personnages s‘ébattent en conséquent dans de multiples jeux sexuels pendant plus du tiers du récit. Les personnages féminins sont étrangement sous le charme de l’homme, n’hésitant pas à exhiber leurs attraits et à se dénuder, répondant à ses fantasmes inassouvis. Par leur obéissance joyeuse, les personnalités de ces deux femmes s’avèrent creuses et incompréhensibles. Quant au personnage principal, par son obsession constante des formes féminines, et non des caractères ou sentiments, peut fortement inquiéter et rend la lecture plus pénible, le lecteur n’ayant peu ou pas d’attache au travers des personnages.

    La recherche permanente de sensations sexuelles, en dépit des émotions humaines, se manifeste également par un amalgame de descriptions et d’observations de plus en plus grotesques et scrupuleusement détaillées. Ces scènes dénuées d’intérêt manquent cruellement de sensualité. L’érotisme antique que Jaubert prétend reconstituer se transforme, par son style morne et obsessionnel, en une démonstration uniquement pornographique. Jean-Baptiste Del Amo avait su, avec Une éducation libertine, donner à ses rares scènes sexuelles une atmosphère âcre et fascinante dans les bas-fonds de Paris. Une nuit à Pompéi est loin de la cruauté sexuelle de l’Antiquité, où l’ambiguïté des rapports entre les individus se manifestait, certes par la sexualité, mais aussi par le rang social, la position politique ou les richesses.

    Ce livre pose évidemment la question de la place du lecteur dans une œuvre littéraire. Doit-il se reconnaître, s’identifier afin d’adhérer à l’œuvre ? L’écriture d’Alain Jaubert peut maintenir à distance le lecteur, voire le repousser au vu de sa position vis-à-vis des actions de ses personnages. Mais son parti pris est défavorisé par un style d’écriture ne traduisant aucune émotion, loin de l’effet éphémère et saisissant que cherche à obtenir Jaubert dans ce court laps de temps qu’est « une nuit à Pompéi ». Celle-ci tombe en ruines dont le souvenir ne subsistera pas.

  • Là où les Tigres sont chez eux

    Trafic(s) à l’amazonienne

    LA OU LES TIGRES SONT CHEZ EUX – Jean-Marie Blas de Roblès – éd Zulma

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    Enfin, je suis venue à bout de l’un des deux pavés de la sélection, mais non sans plaisir. Là où les tigres sont chez eux brasse les destins plus ou moins reliés de plusieurs protagonistes, s’échelonnant sur toutes les classes sociales et nationalités. Reliant tous ces destins de manière philosophique, un manuscrit du XVIIème siècle de Caspar Schott à propos de son maître, l’érudit Athanase Kircher, est le point central du roman, dont la traduction est décryptée au fil des chapitres par le personnage d’Eléazard. Une vision du XVIIème, à travers la personnalité impressionnante de Kircher, où progressent à grands pas les recherches scientifiques, mais aussi la dévotion religieuse, s’oppose au contexte social alarmant du Brésil, terre noyée entre les favelas, la forêt amazonienne, les demeures luxueuses et les plages paradisiaques.

    De la jeunesse insouciante aux générations dominant économiquement et politiquement le pays, toutes les situations sont décrites par le biais de personnages hauts en couleur, plus ou moins attachants, plus ou moins riches d’émotions. Les aventures dépeintes ne sont pas embellies par la qualité de l’écriture, tirant le personnage jusqu’à être dépouillé de toute apparence, de tout contrôle, dévoilant progressivement es faiblesses et ses désirs. Ceux-ci sont souvent entravés, corrompues par le pouvoir de l’argent, la misère, la drogue, le sexe, la violence ou la religion. Seul Eléazard échappe à tous ces vices, entravé qu’il est à la traduction d’Athanase Kircher (ou encore le docteur Euclides, mais ce personnage représente une sorte de supériorité par rapport aux autres, une sagesse dans l’expérience).

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    Loredana ne vit qu’aux dépens de sa maladie, Moreira à celui de sa puissance, Carlotta à celui de son fils, Moéma à la drogue, Nelson à celui de son assassinat… Chacun s’enfonce un peu plus dans sa misère, son destin, entraîné irrémédiablement face aux épreuves. De même, le paysage joue un rôle moteur dans cette mise à nu : forêt féroce de mystères, d’humidité et d’insectes voraces affaiblissant les 5 chercheurs, favelas pauvres et colorés parcourus par Nelson, demeure luxueuse où se jouent le déchirement du couple Moreira, appartement farfelu inspirant ou agaçant Eléazard…

    De plus, le choc des cultures présent au Brésil fait écho aux découvertes d’Athanase face aux nationalités ethniques qu’il rencontre. Le récit d’aventure se mêle à une philosophie précise et parfois trop complexe. Le récit d’Athanase Kircher mêle habilement fiction et réalité, mais nécessite une forte concentration et de nombreuses références, sans pour autant être pompeux ou inaccessible. Aux multiples hypothèses ethnologiques, scientifiques, historiques, archéologiques ou linguistiques du savant se répondent les épreuves imposées aux personnages, rencontres, errances, peines d’amour, chutes financières, violences…

    En résulte une grande fresque, tendue d’un chapitre à l’autre, mais nécessitant du temps à dépenser en lecture. Le style reste irréprochable, philosophique et acerbe à souhait.