Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

two lovers

  • Two Lovers

     Duos

    TWO LOVERS – James Gray

    2aff.jpg

    Après les très encourageants Little Odessa et The Yards, après le merveilleux We Own the Night, j'attendais avec une grande impatience le nouveau film de James Gray, réalisateur adulé des adolescents et adultes, d'autant plus que ce film risquait grandement d'être l'un des derniers du génial Joaquim Phoenix. Autant dire que Two Lovers était à la hauteur de l'attente.

    Certes, cette histoire d'amour ne comporte pas une intrigue étourdissante et des cascades haletantes comme celles de We Own the Night, mais confirme le talent de maître que James Gray a acquis depuis ses quatre films et ne se définit pas seulement comme une histoire d'amour.

    22familes.jpg

    Le film représente bien le style du réalisateur et ses thèmes favoris. La famille est au centre de l'histoire, Léonard, le personnage principal, étant hébergé chez ses parents et très attaché à eux. Chez Gray, la famille est toujours l'exemple d'une certaine chaleur réconfortante mais aussi le lieu des soupçons et des intrigues. Ainsi veille en permanence le regard de la mère, jouée par Isabella Rossellini, qui surveille de loin les ébats amoureux de son fils, tout en sachant qu'il finira par lui échapper. En revanche, le personnage du père, bien différent de celui, plus subtil et intelligent, du film précèdent, est moins complexe, simple et juste présent. Alors que la mère surveille l'idylle de Léonard avec Michelle, idylle cachée, invisible aux yeux de tous, sauf à ceux de la mère, le père arrange l'union de Léonard avec Sandra, union exposée aux yeux de tous et naturelle. Les deux parents encadrent donc le dilemme qui s'oppose à leur fils, en représentant chacun un pan.

    2mere.jpg

     

    2leonard.jpgTwo Lovers est ainsi une histoire d'amour, tout comme le titre le laisse facilement supposer. Mais bien au-delà du désir que se découvrent les personnages, c'est également la description de ce personnage bien particulier qui intéresse James Gray. Un personnage, Léonard Kraditor, pas assez adulte pour prendre des décisions et assez enfant pour croire à ses désirs. Ce jeune homme se démarque du protagoniste de We Own the Night, où Bobby était précipité dans la dure réalité d'un milieu et s'y adaptait pour s'en sortir, mais est plus proche de ceux, timides et exclus, de Little Odessa et The Yards. Léonard vit dans une bulle, celle de sa famille, de l'entreprise de son père, aspirant à sortir et étant plutôt asocial. Ainsi, le jeune homme prend uniquement des photos de lieux, préférant se promener seul et s'engageant peu dans les rencontres. A Sandra qui lui objecte qu'il n'y a pas de gens sur ses photos, il répond avec aisance et logique, que ces gens étaient là pour regarder les photos, et que cela suffit. Comme si ces personnes qui l'entouraient n'étaient que là pour l'observer. Il est aussi un comique, prenant à la légère les ordres, dansant avec aisance un hip-hop ridicule au milieu d'une piste de danse, n'hésitant pas à s'afficher pour séduire, ou à s'effacer lorsqu'il se méfie.

    L'interprétation de Joachim Phoenix est tout simplement magistrale. Dans The Yards, il était déjà très ambigüe, exhalant de charme face au frêle Mark Wahlberg, mais se révélait aussi inquiétant. Dans We Own the Night, il était un personnage passionné, bouleversé par les événements et profondément attachant. Dans Two Lovers, dès la première scène, il impose un certain trouble, une certaine incompréhension. Ses mouvements manquent de coordination et le jeune homme semble être perpétuellement en conflit intérieur avec ses pensées, errant d'un pas maladroit, hasardant quelques phrases, écoutant à demi ce qu'on lui dit. Le personnage est en permanence troublé, troublant par son attitude vive, passionnée et un brin lunatique. Il présente une façade et dissimule le déchaînement de son cœur durant la totalité du film.

    Two lovers s'articule ainsi selon une structure binaire, chaque partie consacrée à une des femmes alternant avec l'autre. L'intérêt du film est de décrire ce balancement de Léonard entre deux femmes, ce que prouve l'affiche et le titre. Une confrontation quelconque entre ces « deux amours » n'intéresse nullement Gray. Tout converge en faveur de Léonard, de son personnage et aussi de Joachim Phoenix lui-même (notamment après sa décision (effroyable) de prendre sa retraite...).

    2sandra.jpg

    Tout d'abord, la première femme à intervenir est celle qui correspond à l'univers publique, d'exposition mais aussi familiale. Union arrangée entre les deux pères et permettant en outre une alliance professionnelle pour relancer la boutique des Kraditor, l'histoire d'amour avec Sandra est de l'ordre d'une certaine sagesse, d'un certain conformisme. Rendez-vous préparés minutieusement par les parents mais que les deux jeunes gens préfèrent éviter, conseils et bienveillance de l'autre famille, regards glissés en complice, l'esprit familial et très religieux guident le couple vers un avenir inévitable et préparé minutieusement. Mais James Gray, ne condamne pas cette jeune fille prise dans l'engrenage, ni la relation échafaudée avec Léonard. Le profond humanisme du cinéaste fait de Sandra une fille sage, bienveillante, intriguée par son amant et tentant de l'ouvrir au monde qui l'entoure. L'interprétation de Vinessa Shaw part bien dans ce sens : discrète sans pour autant être renfermée, d'une simplicité et d'une retenue extrêmes dans son jeu.

    2michelle.jpg

    Sandra, tout comme les parents, se veut être un guide pour Léonard, un moyen d'extérioriser les sentiments du personnage. Cependant, c'est la deuxième femme qui réussit à relever ce défi, d'une manière beaucoup plus maladroite et surprenante. Michelle, grande et joyeuse voisine aux cheveux blonds, à l'inverse de la rencontre préparée de Sandra, apparaît de manière impromptue dans le champ de vision de Léonard. De même, sa présence n'est plus signalée par un « leur fille sera avec eux... Si tu pouvais faire sa connaissance... » sous-entendu et prévoyant, mais par un « Michelle » proféré de manière sèche et surprenante, faisant littéralement tourner la tête à Léonard. La rencontre est un véritable coup de foudre pour le jeune homme. Certes, l'incarnation de cet ange blond par Gywneth Paltrow reste un peu convenue par moments mais l'actrice est filmée avec une telle justesse que le personnage en reste séduisant, parfois agaçant, affichant en permanence un masque radieux pouvant se fissurer à la moindre incartade.

    2passion.jpgLe film fonctionne donc sur le balancement entre ces deux femmes, Léonard recherchant en l'une ce que l'autre ne lui a pas offert. Ainsi, après avoir rencontré le fiancée bienveillant de Michelle, Léonard s'éprend pour Sandra, comme en guise de consolation, donnant à la jeune fille l'amour tendre qu'elle espérait tout en tentant d'oublier son coup de foudre. Mais Léonard est éperdu d'amour et ne lâche pas prise. L'opposition se joue aussi dans les actes d'amour. A la bar-mitsva familiale et convenue du petit frère de Sandra s'oppose l'irrésistible scène de séduction dansée de Léonard sous les spots colorés pour Michelle. De même, le jeune homme ne les photographie pas de la même façon : de Sandra, les clichés sont chaleureux, posés et classiques ; de Michelle, les photographies sont prises en catimini, à l'ombre d'une chambre, s'immisçant dans les bribes intimes de la jeune femme.

    Two Lovers ne pouvait que se finir d'une manière tragique. Gray confère à cette histoire d'amour passionnée sa noirceur habituelle, la tragédie de l'imprévu, de l'incompréhension, du désir à sens unique, réprimé et déçu. Dès la première séquence, pas de musique laconique, pas de regards ni de gestes enflammés, mais juste le raclement d'un costume sur le sol et la corpulence de Phoenix tanguant, courbant au-dessus de la rivière. Le film est empreint d'une tristesse invisible, pointant lors de quelques belles séquences, où se ressentent le trouble de Léonard, les pensées lancinantes de son esprit, la mélancolie de son regard. La photographie, faite de lumières plutôt froides, posées et d'une lumière douce, ainsi que la musique (air de jazz au coin des boulevards ou rythme vertigineux des discothèques), contribuent à cet aspect légèrement mélancolique, propre à James Gray, cette douceur mêlée à une noirceur inévitable; Ne subsistera que cet homme, face à la mer, face au tumulte de son cœur qui se calme telles les vagues apaisantes, tel le va-et-vient de ces ondes caressantes.

    2fin.jpg